Résumés du n° 70 (automne 2015 - hiver 2016)

lundi 21 décembre 2015
par  Danielle Delmaire
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Dossier : Écrivains juifs de langue française

- Écrire la judéité. À propos d’une contre-histoire de la littérature par Maxime Decout

Écrire la judéité est un essai qui fait ce pari : la littérature est traversée par un double rapport de fascination et de rejet face à l’identité juive. Il entreprend de relire l’histoire de la littérature du XXe siècle en regard du malaise attaché à la judéité afin d’éclairer les complexités de nos rapports à l’autre et à la différence.

Ecrire la judéité is an essay which claims that throughout the twentieth-century, the relationship of literature to the Jewish identity is characterized both by fascination and rejection. It is an endeavour to re-read the history of twentieth-century literature with regard to the uneasy relation to Jewishness to shed light on our relation to the other and the other’s difference.

- « Le Réveil Juif » en France des années vingt par Nadia Malinovich

Pendant les années 1920, les Juifs français créèrent de nouveaux espaces d’expression littéraire et culturelle. Beaucoup commencèrent à affirmer leur judéité en termes ethno-culturels, s’éloignant d’une définition purement confessionnelle de celle-ci. Ces nouvelles activités et auto-questionnements – que les contemporains eux-mêmes désignèrent sous le terme de « réveil juif » – ne furent pas, toutefois, sans critiques. Certains pensèrent que ce « réveil » ne ferait rien, à terme, pour renforcer les liens communautaires et freiner l’assimilation, tandis que d’autres craignaient que toute mise en valeur de supposées « différences juives » se mariait trop facilement, et dangereusement, avec l’antisémitisme.

In the 1920s, Jewish writers, community activists and religious leaders in France created new venues for Jewish literary and cultural expression, and many began to openly affirm their Jewishness in ethno-cultural, rather than strictly religious terms. This self-proclaimed Jewish revival was not without its critics, however. Some felt that these new activities and intellectual ruminations would do little to encourage long-term community building, while others feared that an undue emphasis on Jewish difference could easily dovetail with antisemitic perspectives.

- « Côté souffrance » : une écriture de la compassion (sur Jean-Richard Bloch) par Hélène Baty-Delalande

Dans « Lévy » surtout, mais aussi dans …Et Cie et La Nuit kurde, Jean-Richard Bloch saisit des figures juives prises dans leur différence, poussée jusqu’à l’extrême, presque des caricatures, réactivant les stéréotypes antisémites. La souffrance de la marginalisation ou de la violence meurtrière s’y lit pourtant comme d’autant plus universelle. À travers l’outrance de la singularisation des juifs, l’écriture de la compassion affirme la permanence gênante d’un sujet, irréductible à sa seule souffrance ; elle marque la dignité fondamentale de l’être, dans sa différence même, qui demeure toujours plus que sa souffrance. 

With his three novels, in « Lévy » especially but also in …Et Cie and La Nuit kurde, Jean-Richard Bloch depicts very singular Jewishes figures, almost caricatures, thus meeting numerous anti-Semitic stereotypes. But the suffering of marginalization, or of physical violence, seems to be very universal in these books. Through these excessive representations, writing with compassion affirms the permanence of a real subject, with his dignity (sometimes strange or ridiculous for other people) and not only his suffering.

- Comment se dire juif après la Shoah ? Les enjeux identitaires d’une écriture heuristique : Perec, Modiano, Wajsbrot et Weitzmann par Elena Quaglia

Cet article vise à dresser un cadre historico-littéraire des écritures de la judéité dans l’après Auschwitz et de leurs principaux enjeux à travers quelques exemples significatifs, tels ceux de Georges Perec, Patrick Modiano, Cécile Wajsbrot et Marc Weitzmann. En particulier, il s’agit de comprendre de quelle façon les générations d’après, ne pouvant témoigner directement du génocide, empruntent des voies nouvelles pour dire ce vide fondateur. Ce sont des écritures qui trouvent, au tournant des années 1970-1980, des moyens d’expression privilégiés dans l’autofiction et, plus généralement, dans des formes hybrides, mettant en scène un questionnement à jamais inachevé sur l’Histoire et sur l’identité juive.

This article aims to depict the historical situation of Jewish writing after Auschwitz and to show its concerns through some significant examples, such as Georges Perec, Patrick Modiano, Cécile Wajsbrot, and Marc Weitzmann. In particular, the purpose of this work is to understand how the second generation after the holocaust, not being able to testify directly about this event, tries to find new ways to express this original void. In the late 70s these writings chose the “autofiction” and more generally the hybrid forms, as best means of expression, showing their endless questioning about History and Jewishness.

- Entre mémoire et histoire. Écrivains d’origine judéo-maghrébine en France. Une approche sociologique par Ewa Tartakowsky

Apparue progressivement dans les années 1950, au moment des premiers départs des Juifs du Maghreb à la suite de la création de l’État d’Israël et des tensions croissantes entre les communautés juive et musulmane à la période de la décolonisation, la production littéraire des écrivains d’origine judéo-maghrébine en France connaît une vitalité particulière à partir des années 1980. Fruit d’une centaine d’auteurs originaires des trois pays du Maghreb, partageant une caractéristique, celle de l’exil, cette production littéraire possède des fonctions sociales objectives – mémorielle, historiographique et d’adaptation. En effet, l’exil comme rupture sociale, culturelle et géographique, entraîne nécessairement des processus de remémoration et de mémorialisation dans un nouvel environnement, en fournissant un cadre à l’exilé, lui permettant de lutter contre le traumatisme éventuel d’une expérience tout en fournissant un cadre d’attaches et de référents pour le groupe migrant dans son ensemble. Dans la mesure où elle ne requiert pas un cadre scientifique, l’écriture littéraire permet également une prise en charge immédiate de cette narration du passé et s’offre comme un moyen de publicisation – au sens de rendre public et de promouvoir – de l’histoire d’une population déracinée. Ces processus fonctionnent comme médiation entre le groupe exilé et la communauté d’accueil où le travail littéraire d’exil transcende – par le style, les topoï et les formes narratives – les réalités sociales et les lieux divers qui ont participé à la construction des individus.

The literary production of Judeo-Maghrebi writers in France appeared gradually over the 1950s, at a time when the Jews of Maghreb would start leaving after the creation of the State of Israel and in a context of increasing tensions between the Jewish and Muslim communities during decolonization, and gathers new energies from the 1980s. Result from the work of a hundred authors from three Maghreb countries that share one common feature : exile, this literary production plays objective social functions : vectors of memory, “historiography” and adaptation. As it is, the exile as a social, cultural and geographical rupture can only lead to recollection and memorialization processes in a new environment by providing a framework to the exiled, enabling them to fight against the possible trauma of experience, while providing a framework of bonds and referents to the migrant group as a whole. Since it does not require any scientific framework, literature can immediately take over the narration of the past and thus presents itself as a publicity device – i.e. that makes public and promote – the history of an uprooted population. These processes work as a mediator between the exiled group and the host community, in which the exile literary work transcends – through style, recurring themes and narrative forms – the social realities and various places that have a part in the construction of individuals.

- Serge Doubrovsky et la « question juive ». Entretien du 24 octobre 2013 par Nurit Levy

Écrivain et universitaire, Serge Doubrovsky est mondialement reconnu grâce à ses œuvres, tant dans les domaines de la critique et de la théorie littéraires que dans le champ de la fiction. Enfant lors de l’Occupation, il revient sur la découverte de sa judéité vécue avec violence lors de la montée de l’antisémitisme en France dans les années 1940 et sur sa vie aux États-Unis. Au fil des questions, il divulgue ses opinions concernant la théorie sartrienne exposée dans Réflexion sur la question juive, et parle de son sentiment de culpabilité lié à son manque de participation à la Résistance.

Author and university professor, Serge Doubrovsky is internationally known, as much for his work in the fields of literary criticism and theory as for his fiction. Having grown up during the Occupation, he discusses the shock of his awakening to his Jewish identity, which occurred during the rise of anti-Semitism in France in the 1940’s, as well as his subsequent life in the United States. In responding to questions, he discloses his point of view regarding the Sartrean theory of Judaism outlined in Anti-Semite and Jew. He also reveals his feelings of guilt for not having participated in the Resistance.

- Entretien avec Henri Raczymow : « Mon obsession a toujours été la Littérature » par Nelly Wolf

Dans cette interview, Henri Raczymow revient sur ses débuts littéraires, sur la trame autobiographique de certaines de ses œuvres, sur son rapport à la judéité et au yiddish ; il parle de son admiration pour Flaubert, Proust, Joyce et Kafka, qui constituent ce qu’il nomme son « terreau littéraire ».

In this interview, Henri Raczymow returns on his literary debuts, on the autobiographical thread of some of his works, on his relationship to Jewishness and to Yiddish ; he speaks about his admiration for Flaubert, Proust, Joyce and Kafka, who establish what he names his « literary ground ».

Varia : Étude biblique et histoire

- Le Noé de la bible hébraïque. Comment relire un texte usé et abusé ? par Christophe Batsch

Cet article rappelle les principales difficultés textuelles connues du récit biblique du Déluge et fait le point de la recherche actuelle dans ce domaine. Ces difficultés sont liées à une histoire textuelle complexe dans laquelle on repère au moins deux traditions narratives : divergences chronologiques concernant, d’une part la succession des patriarches antédiluviens, d’autre part la durée et le déroulement du Déluge ; divergences exégétiques quant à l’interprétation du nom de Noé ; nature, dénomination et interprétation symbolique de « l’arche » ; expression d’un « repentir » divin. On conclut en soulignant la richesse et la diversité des récits rattachés à la figure de Noé en dehors de l’épisode fondamental du Déluge.

This paper presents the main textual problems identified in the Hebrew narative of the Flood and reminds the most recent status quaestionnis of scholarship upon it. Difficulties are tied to a complex textual history, from which you can discern at least two narative traditions : chronological discrepancies about the antediluvian patriachs on the one hand, about the time and duration of the Flee on the other ; exegetical discrepancies about the interprtation of the name Noah ; symbolic understanding of the “ark” ; expression of a divine “repentance”. It concludes by showing how rich and varied are the narratives attached to Noah’s figure, exceeding the central story of the Flee.

- Sans armes face à la rafle du 11 septembre 1942, (dans la « Zone rattachée » à Bruxelles) par Monique Heddebaut

Le 11 septembre 1942, près de 600 juifs ont été arrêtés dans le Nord/Pas-de-Calais. Ils ont été rassemblés dans la gare de Lille-Fives pour être déportés à Auschwitz. Les cheminots, aidés par les gens du quartier, ont permis le sauvetage d’une soixantaine d’adultes et d’enfants environ. Certains d’entre eux étaient des résistants du mouvement Voix du Nord. Ils ont ensuite créé le « Comité clandestin de sauvetage des juifs » en lien avec d’autres réseaux de résistants, avec des juifs, des protestants, des catholiques… Ce type de sauvetage est unique en France.

On September 11th, 1942 about 660 Jews were arrested in Nord/Pas-de-Calais. They were gathered in the railways station of Fives-Lille to be deported to Auschwitz. The railway employees, helped by people of the district, put allowed the rescue of about sixty adults and children. Some of them were resistant of the movement Voix du Nord. Then they created the « Comité clandestin de sauvetage des juifs » in connection with other resistance networks, with Jews, Protestants, Catholics… This kind of rescue is unique in France.