Résumés du n° 75 (printemps - été 2018)

mercredi 27 juin 2018
par  Danielle Delmaire
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Dossier

Exil : le cas des poètes yiddish américains par Marie Schumacher-Brunhes

Transposée au cas de la poésie yiddish américaine, la question de l’exil, qui est explorée ici dans le face-à-face de trois générations d’écrivains yiddishophones avec l’Amérique, peut être qualifiée d’écliptique : masquée par le référent de l’immigration chez les poètes prolétariens, ignorée crânement par les Yunge qui disent leur fascination pour le Nouveau Monde dans la langue de l’Art pour l’Art, oubliée dans la surenchère moderniste des Introspectivistes qui produisent une poésie authentique nourrie d’Amérique, elle ne cesse pourtant de réapparaître, alimentée par le sentiment d’aliénation que génère chez les poètes l’acculturation du lectorat yiddishophone et par les signaux contrastés qu’envoie le Vieux Monde. Dans ce paysage, l’œuvre de Kadia Molodowsky, d’emblée saturée d’exils, apparaît comme atypique.

For the most part, three generations of Yiddish American poets bypassed the question of their exile from Europe. Its importance was overshadowed by themes of class-struggle in sweatshop poetry, ignored if not repressed by "di Yunge", impoverished but enthusiastic adepts of Art for Art’s Sake, and overlooked by the Introspectivists, who sought to produce something even more authentically American. And yet these poets did not fail completely to address this issue, as they were challenged on the one hand by their readership’s gradually losing fluency in Yiddish and, on the other hand, by the increasingly hostile situation in Europe. In this context, the internalisation of exile as observed in Kadia Molodowsky’s œuvre appears highly atypical.

La question des langues chez Élie Wiesel par Michaël de Saint-Cheron

L’article s’interroge sur le choix que fit Élie Wiesel d’écrire l’essentiel de son œuvre en français, une langue si peu appropriée, à l’inverse du yiddish la langue de son enfance, aux situations extrêmes et à la littérature du désastre. Sans doute y eut-il d’abord le désir ou le défi de s’affirmer vivant, renonçant à écrire dans la langue des morts, mais également, telle est la thèse développée dans cette étude, le besoin de décliner dans une troisième langue qui, à la différence de l’hébreu et du yiddish, ne serait pas l’héritière d’une transcendance, le doute infini qui traverse son œuvre.

The article questions Elie Wiesel’s choice to write most of his work in French, a language that unlike Yiddish, the language of his childhood, seems so inappropriate to extreme situations and to the literature of disaster. There was first of all the desire or the challenge to assert oneself alive, renouncing to write in the language of dead people, but also, such is the thesis developed in this study, the need to decline into a third language which, unlike Hebrew and Yiddish, would not be the heiress of a transcendence, the infinite doubt which haunts his work.

Claude Vigée : exil des langues sous la « lune d’hiver » par Andrée Lerousseau

Après un rappel des « errances du langage », du premier exil hors de la langue maternelle, le dialecte alsacien, à l’apprentissage de l’hébreu, la langue originelle, à quarante ans, nous nous attarderons sous « la lune d’hiver », la longue période d’exil aux États-Unis, où s’affirme le choix de Claude Vigée de faire du français sa langue d’écriture. Période d’hibernation, mais également de germination, l’exil américain voit naître la langue du poème, fécondée au « jeu des langues » qui l’encadrent, imprégnée de la saveur et de la présence charnelle des choses héritées de la langue maternelle, et pénétrée déjà, avant même le « grand retour » sur la terre des ancêtres, du « mystère d’Israël ».

After reminding of the “wanderings of language”, from the first exile out of the native language, the Alsatian dialect, to the learning of Hebrew, the original language, at forty years old, we will linger under the “winter moon”, the long period of exile in the United States, during which Claude Vigée made the choice to write in French. During the American exile as a period of hibernation, but also of germination, the language of the poem was fertilized by the languages which frame it, impregnated with the flavour and the fleshly presence of the things inherited from the mother tongue, and already penetrated, even before the “great return” to the ancestors’ land, of the “mystery of Israel”.

Changer de langue pour s’approprier l’expérience de l’exil. La stratégie plurilingue de Juan Gelman par Lucie Taïeb

Dibaxu, recueil de poèmes du poète argentin Juan Gelman, écrits durant son exil européen et parus en 1994, fut inspiré par les poèmes écrits en sefardi par Clarisse Nicoïdski, auteure française d’origine yougoslave. Nous tentons, dans cet article, de proposer une interprétation à ce choix de l’auteur : recours à une langue qui ne fut jamais la sienne, mais qui entretient des liens étroits à sa langue maternelle, l’espagnol, ainsi qu’à son histoire personnelle. Nous montrons ainsi comment le sefardi pourrait permettre à l’auteur, parmi d’autres stratégies d’écriture utilisées dans d’autres recueils de son exil, de sortir de la « stupeur » de l’exil, de l’apprivoiser – en la réinscrivant dans la longue suite des exils qui ont marqué l’histoire juive – afin de faire sienne, proprement, cette expérience existentielle de l’étrangeté au monde, en la rendant féconde. 

Dibaxu was published by the Argentinian poet Juan Gelman in 1994. This book is composed of poems written during the European exile of the author and was inspired by the reading of poems written in ladino by Clarisse Nicoïdski. This article focuses on the Gelman’s choice of using a foreign language – Ladino – and of presenting his poems in two versions : the Ladino and the Spanish one, due to a self translation by the author. We assume that Ladino allows Gelman to reconnect with a story of exile which encompasses his own historic experience : the story of jewish exile for which Ladino actually bears testimony. Using Ladino appears as a mean to make the alienating experience exile his own, through a displaced linguistic appropriation, and to save himself from the strangeness and muteness exile generates. 

« La langue allemande restera la langue de mon esprit ». Elias Canetti en Angleterre par Marion Dufresne

Bien que maîtrisant parfaitement l’anglais même avant de partir en exil à Londres en 1938, Elias Canetti a toujours écrit et publié toutes ses œuvres en allemand. Le présent travail expose et analyse les raisons de cette décision qui a déconcerté de nombreux contemporains et intrigué la critique littéraire. Ne pas sacrifier la langue allemande, qu’il considère comme sa langue maternelle, est un choix initialement très personnel auquel l’exil du juif Canetti confère une dimension universelle.

Although he had been mastering English already before going into exile in London in 1938, Elias Canetti has always written and published all his works in German. This article presents and analyses the reasons behind this decision, one that has bewildered many of his contemporaries and intrigued the literary critics. To not give up German which he considers his mother tongue is a very personal choice initially but to which his exile as a Jew gives a universal dimension.

L’exil de la langue. Le poète Günter Kunert entre Est et Ouest par Martine Benoit

Considéré en Allemagne comme un des écrivains dissidents les plus intègres et les plus courageux de l’ancienne R.D.A., Günter Kunert s’interroge et nous interroge sur ce que signifie qu’être un poète de langue allemande d’origine juive après Auschwitz. Un double mouvement se fait jour dans l’écriture de Günter Kunert : d’une part, son désir de s’inscrire dans une tradition littéraire allemande dont il interroge les codes d’écriture et les compromissions ; d’autre part, son attention permanente à inscrire au cœur de son écriture la mise en garde et d’affirmer la poésie comme acte de résistance à l’histoire et à l’époque. C’est de ce double mouvement dont témoigne cet article.

Considered in Germany to be one of the most upright and courageous dissident writers of the former GDR, Günter Kunert questions himself and us about what it means to be a German poet of Jewish origin after Auschwitz. Günter Kunert’s writing follows a double movement : on the one hand, his desire to inscribe himself in a German literary tradition whose codes of writing and compromises he questions ; on the other hand, his permanent attention to inscribe at the heart of his writing the warning and to affirm poetry as an act of resistance to history and to the times. This article aims to reflect this double movement.

D’une langue à l’autre : exil, identité, écriture chez Olga Grjasnova, Julya Rabinowich et Vladimir Vertlib par Carola Hähnel-Mesnard

L’article porte sur trois auteurs russes d’origine juive qui, en tant qu’enfants, ont émigré avec leurs parents en Allemagne ou en Autriche entre les années 1970 et 1990. L’analyse de trois textes autofictionnels retraçant cette expérience de l’émigration s’intéressera d’abord au rapport entre exil, langue(s) de l’exil et écriture, pour ensuite interroger le rôle de l’émigration dans l’intérêt pour l’histoire familiale, oubliée ou refoulée, avec laquelle les protagonistes/auteurs renouent et qu’ils transforment en récits, tout en recourant à la langue allemande comme langue de transmission.

This article focuses on three Russian Jewish authors who, as children, immigrated with their parents in Germany or Austria, between the 1970s and 1990s. Analysing three autofictional novels of them which retrace their experience of immigration, it endeavours firstly to offer an exploration of the relationship between exile, language and writing, and, secondly, to interrogate the role of the emigration within the interest of the family story which has been either forgotten or repressed. These authors, who are also protagonists of their account, discover their own history through the German language as language of transmission

Varia

Ombres et lumières de la judaïcité belge dans la Grande Guerre par Daniel Dratwa

Durant la Première Guerre mondiale, la Belgique fut le seul pays presque complètement occupé pendant quatre ans. Cet article tend à décrire les réactions de la population juive durant cette brutale occupation. Si nombreux furent les volontaires qui se firent enrôler dans l’armée belge, à l’opposé il n’y eut que peu de cas de collaboration avec l’ennemi ; entre ces deux extrêmes, nombreux furent ceux qui participèrent à une résistance active ou spirituelle comme Armand Bloch, le grand rabbin de Belgique qui fut emprisonné près de six mois. 

Belgium was the only country during the First World War that was almost completely occupied. This article describe the behavior of the Jewish population during this ruthless occupation. While many volunteered in the army and a few collaborated with the enemy ; between those extremes, others participated in active or spiritual resistance like the Chief Rabbi Armand Bloch who was condemned to a six-month prison term.