Résumés du n° 76 (automne 2018 - hiver 2019)

dimanche 23 décembre 2018
par  Danielle Delmaire
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Dossier

La nature dans le Mayse bukh par Astrid Starck-Adler

Dans le Mayse bukh [Livre d’histoires] imprimé à Bâle en 1602, la nature comme création divine joue un rôle fondamental. Elle englobe la flore et la faune qui, en tant que messagères de Dieu et exécutrices de sa volonté, rappellent à l’homme et à la femme ses devoirs sur terre et leur ouvrent les portes de la réminiscence originelle et paradisiaque, en Terre d’Israël et plus tard en diaspora. Le savoir sur les plantes deviendra l’apanage de la femme pieuse, tandis qu’à l’homme pieux échoira la connaissance de toute la Torah et des langues, y compris celle des animaux.

Mots clés : shabbat, observance des commandements, connaissance des langues, animaux reconnaissants, pharmacopée.

In the Mayse bukh, printed in Basel in 1602, nature as divine creation plays a fundamental role. Nature encompasses flora and fauna, both God’s messenger intended to execute His will, who remind mankind of its duties on Earth and guides man and woman in the path to reminiscence of the Paradise, first in Erets Israel, and later in the Diaspora. The science of plants was to become a feminine prerogative specific to the pious woman, whereas the pious man is granted with knowledge of the Torah and the ability to speak all speeches, including the language of the animals.

Key words : shabbat, observation of the commandments, knowledge of languages, grateful animals, pharmacopoeia.

Prier dans les bois et les champs. Israël Baal Shem Tov et la nature par Jean Baumgarten

Israël Baal Shem Tov, le fondateur du hassidisme, avait l’habitude de s’isoler dans la nature, un des lieux privilégiés de présence et de manifestation du divin. Nombre de textes des maîtres, les tsaddikim, décrivent les techniques mystiques qu’il pratiquait au sein des forêts d’Europe orientale. Une autre acception du terme nature renvoie aux dispositions psychospychiques qui projettent le hassid dans une dimension supra-consciente, notamment dans l’extase chamanique et la prière extatique. 

Mots clés : Littérature juive, hassidisme, Israël Baal Shem Tov, monde naturel, nature humaine.

Israel Baal Shem Tov, the founder of Hasidism, used to cut himself off from the outside world staying isolated into the nature, one of the most appropriate place to feel the presence of God and to be associated to the upper world. Many Tsaddikim described the mystical technics practiced into the forests of Eastern Europe. Another meaning of the word nature concerns the psychological dimension which put the Hassid into a supra-natural world, especially during the shamanic ecstasy and the ecstatic prayer.

Key words : jewish literature, hasidism, Israel Baal Shem Tov, natural world, human nature.

La nature, point d’ancrage et de gravité de l’œuvre littéraire de Moyshe Kulbak (1896-1937) par Arnaud Bikard

Le présent article met en évidence le rôle central, et paradoxal, que joue la nature dans l’œuvre poétique de l’écrivain yiddish Moyshe Kulbak (1896-1937). Il part du constat que la littérature yiddish moderne, depuis Mendele Moykher Sforim (1835-1917), a construit un rapport unique au monde naturel. Celui-ci, constituant l’envers du shtetl et de sa culture, était traditionnellement associé aux non-Juifs. Il a donc fait l’objet d’un effort d’appropriation passant par une idéalisation et une judaïsation du spectacle de la nature. S’opposant à cette tendance d’une façon originale, Moyshe Kulbak crée un mythe nouveau, foncièrement irréaliste, celui des « Juifs de la Nature », dont il s’affirme le descendant. En nous appuyant sur les œuvres poétiques de l’auteur, et en particulier sur son long poème Raysn [Biélorussie], nous analysons les conditions de possibilité d’un tel mythe : il s’agit non plus de judaïser la nature mais, paradoxalement, de déjudaïser les Juifs, de les plonger, autant que faire se peut, dans l’environnement non juif que reste fondamentalement la campagne de la région natale de l’auteur, la Biélorussie. D’où la création, à la fois moderniste et lyrique, de figures détachées du temps pour pouvoir être plongées dans le sol : chefs de tribu, paysans, bergers, bandits, promeneurs qui n’ont plus de juif que leur nom et leur langue. Mais là est l’essentiel : l’écrivain yiddish est bien conscient qu’il ne peut se détacher de sa langue et de sa culture et ses « Juifs de la Nature » sont montrés dans toute leur irréalité, et souvent pétris de réminiscences nationales, qu’elles soient littéraires ou bibliques.

Mots clés : yiddish, poésie, nature, modernisme, territorialisme, diaspora.

This paper analyzes the central, yet paradoxical, role Nature plays in the poetic work of Yiddish writer Moyshe Kulbak (1896-1937). It takes its departure from the assessment of the particular relationship Modern Yiddish writers have towards Nature since Mendele Moykher Sforim (1835-1917). Nature is the opposite of the shtetl and of its culture. It was traditionally associated with non-Jews. The pioneers of Modern Yiddish literature have thus been obliged to take hold of Nature by idealizing and judaizing it. Moyshe Kulbak opposed this tendency in a very original way : he created a new myth, a wholly unrealistic one, which, following the critic Zalmen Rayzen (1887-1941), I have labelled as the myth of “Nature Jews”. And Kulbak presented himself as their offspring. I have centered my study on Kulbak’s poems, in particular on his long piece Raysn [Belarus] and have proposed a detailed analysis of this myth and of the reasons it was invented. Instead of judaizing Nature as his predecessors had done, Kulbak paradoxically tends to unjudaize Jews in order to fuse them with their non-Jewish environment, with the landscapes of his native region, Western Belarus. For this reason, in his modernist and lyrical verses, he creates characters who are detached from Time in order to be better anchored in the Place of their birth : leaders of tribes, peasants, shepherds, bandits or mere walkers, they do not have anything Jewish anymore except for their name and for their language. But this point is crucial : the Yiddish writer is well aware that he cannot take his distance from his language and culture and his “Nature Jews” are shown as unrealistic beings and remain, more often than not, imbued with national references, be they biblical or literary.

Key words : yiddish, poetry, Nature, modernism, territorialism, diaspora.

« Au soleil et dans la joie ». Voyage dans l’éden bundiste par Ania Szczepanska

Fondé en 1926, le sanatorium Medem fut une institution médicale et pédagogique pionnière dans l’Europe de l’entre-deux-guerres : lieu de prévention, de soins médicaux et d’éducations nouvelles. À travers les images du film Mir Kumen On, le texte explore les notions d’hygiène et de santé, ainsi que le rôle de la nature dans la formation du corps et de l’esprit, tels que l’a filmé le cinéaste polonais juif Aleksander Ford à l’été 1935, dans un but à la fois propagandiste et artistique. 

Mots clés : pédagogie, santé, Bund, cinéma yiddish polonais, Aleksander Ford.

Founded in 1926, the Medem Sanatorium was a pioneering medical and educational institution in Europe between the two wars : a place of prevention, medical care and new ways of education. Based on the images of the film Mir Kumen On, the text explores the notions of hygiene and health, as well as the role of nature in the forming of the body and mind, as the Polish Jewish filmmaker Aleksander Ford filmed it in the summer of 1935, for both propaganda and artistic purposes.

Key words : pedagogy, health, Bund, Polish Jewish films, Aleksander Ford.

Les mondes dépeuplés de Reïzl Zychlinsky par Fleur Kuhn-Kennedy

Dans une littérature yiddish qui, traditionnellement, est associée au « féminin », on peut s’intéresser à l’évolution de l’image de la nature – préoccupation elle aussi considérée comme « féminine » – dès lors que les modernismes recomposent le rapport à la langue. L’œuvre de Reïzl Zychlinsky, poétesse reconnue par les introspectionnistes américains sans jamais avoir été affiliée à un quelconque mouvement, permet d’interroger à partir d’une trajectoire singulière la manière dont le passage d’une littérature didactique et collective à une écriture tournée vers l’expression de soi réinvente la relation du sujet avec le monde. Cette poésie dont la publication s’étend sur une bonne partie du XXe siècle (de 1936 à 1996) nous donne à voir un monde où les êtres et les choses s’interpénètrent, dans une représentation animiste qui fait de la nature, l’espace d’une mémoire à la fois permanente et omniprésente. Le lien à la terre, profondément lié à la mère et à la bourgade natale, se dissout petit à petit dans une identification globale au cosmos, où le seul territoire d’appartenance se trouve être l’espace poétique, symbolisé par des « îles » dans lesquelles se réinvente sans cesse le soi de l’auteur.

Mots clés : poésie yiddish, nature, ville, figure maternelle, modernisme, animisme.

In Yiddish literature, which is traditionally identified as “feminine”, the evolution of the image of nature – equally considered as a women’s concern – offers an interesting field of study to understand how modernist reinterpretations of language also affect literary motives. Rajzel Zychlinsky’s poems, which won her early recognition from American Introspectionists without her ever joining any particular movement, and which are thus representative of her time while being eminently personal in their form and themes, show how the move from didactic and political literature to the expression of the self rebuilds the individual’s relation to their surrounding world. Her poetry, stretching from 1936 to 1996, through multiple continents and experiences, depicts a world where beings and objects intermingle into an animistic reality, where nature becomes shelter for a transcendent and permanent memory. The relation to earth, deeply associated with the mother and the native shtetl, progressively dissolves in a broader identification with the cosmos : the only territory to which Zychlinsky belongs is thus the poetic space, each poem being an “island” that allows the author’s self to take shape.

Key words : Yiddish poetry, nature, city, mother figure, modernism, animism.

Un bouleau à Yad Eliyahu. La nature chez Binyomin Heller par Benny Mer

Binem Heller (1908-1998) est un poète de la ville, tout d’abord à Varsovie, puis à Tel Aviv, qui s’identifie avec les paysages et les rues de ces cités. Dans le même temps, ses œuvres abondent en motifs liés à la nature. Dans sa jeunesse, bien qu’engagé dans le communisme, il ne reste pas indifférent aux symboles qui abreuvent le nationalisme polonais puisés dans les saisons, la faune et la flore de son lieu de naissance. Même après la guerre, poète yiddish vivant en Pologne, il tente de renouer avec ses racines polonaises par le truchement de la nature. Puis il utilise celle-ci pour exprimer sa décision de changer d’existence et d’émigrer en Israël en 1956. Dans son nouveau pays, il chante par exemple les orangers et les amandiers. Mais son objectif ultime est de faire la synthèse entre les souvenirs de la Pologne de sa jeunesse et son nouvel environnement en Israël.

Mots clés : poésie yiddish, nature, saisons, Pologne, Israël.

First in Warsaw, then in Tel Aviv : Binem Heller (1908-1998) was an urban poet who identified himself with the city’s landscapes and streets. At the same time, his writings are replete with manifestations of nature. In his youth, despite being a communist, he was not indifferent to the natural emblems of Polish nationalism : the seasons, flora and fauna of his birthplace. Even after the war, as a Yiddish poet in Poland, he attempts to reconnect with his Polish roots through nature. In addition, Heller uses nature to express his life-changing decision to emigrate to Israel in 1956. In the new country he praises the orange and almond trees, for example. But ultimately he reaches a unique synthesis between the old memories of Poland and the new environment in Israel.

Key words : Yiddish poetry, nature, seasons, Poland, Israel.

Varia

Lazar Zamenhof (1859-1917). Du sionisme au hillélisme et de l’hébreu à l’espéranto par Christian Lavarenne

Pour Zamenhof (1859-1917) la « solution de la question juive » et de l’exil passait d’abord par le recours à une langue neutre – par défaut l’espéranto, après l’idée de l’hébreu, jugé trop difficile pour devenir une langue largement parlée et maternelle (puis du yiddish) – et par un pont neutre entre les religions (voire une « religion neutre », sorte d’éthique commune laissant coexister les religions de chacun) afin de créer aussi une implantation non plus uniquement juive mais neutre et tolérante, prémices du peuple nouveau qu’allait créer la nouvelle langue. La « solution » tiendra finalement à l’amour inconditionnel, non seulement en paroles mais en actes, envers chaque homme du seul fait que celui-ci est un être humain et donc un frère, définition de son « homaranismo », ultime stade, dégagé de toute connotation juive, de son Hillélisme (du nom de Hillel l’Ancien, contemporain de Jésus) : une fois tous les gens qui nous entourent devenus pour nous sans exception nos frères et sœurs, il n’y a plus d’étrangers et encore moins d’ennemis mais une immense famille humaine ; et lorsqu’on se trouve en famille partout sur la terre, il n’y a donc plus, nulle part, d’exil. Contrairement à sa langue, sa pensée, que ses détracteurs ont appelée son « rêve mystico-social » et ont combattu comme mettant en danger la neutralité de l’espéranto, n’a pas abouti à une réalisation concrète.

Mots clés : Zamenhof, sionisme, réforme du judaïsme, hébreu, espéranto.

Zamenhof thought that the “solution of the Jewish question” and of the Exile was to be achieved first thanks to a neutral language – Esperanto by default, after having considered Hebrew, which he found too difficult to become a broadly spoken language and mother tongue (then Yiddish) – and to a neutral bridge between religions (or even a “neutral religion”, a kind of common ethics which would let everyone’s religions coexist), so as to create a neutral and tolerant settlement no longer only of Jews, the root of a new people that the new language was to create. Finally the “solution” was thought to come from an unconditional love for every person, in word and deed, solely because he is a human being and therefore a brother. This was the definition of his “Homaranismo” (roughly : Humanism), the final stage, freed from any Jewish connotation, of his “Hillelism” (Hillel the Elder, was a contemporary of Jesus). As soon as all those around me without exception are viewed as brothers and sisters, there will be no more foreigners and still less enemies, but a boundless human family. And when I feel myself to be part of this worldwide family, there is no more place, anywhere, for exile. Zamenhof’s language was realized, but not what detractors named his “socio-mystical dream” and fought against as endangering the neutrality of Esperanto.

Key words : Zamenhof, Zionism, reform of Judaism, Hebrew, Esperanto.

« Anno Domini 1933 ». À propos du recueil La Parole des muets de Gertrud Kolmar par Helmut Pillau

Dans le cycle des poèmes, « Das Wort der Stummer » [La Parole des muets] de la poétesse juive allemande Gertrud Kolmar semble inhabituel sous plusieurs rapports. Pour quelqu’un qui habituellement écrit des poèmes sur la nature, son poème critique envers le bouleversement politique en Allemagne, en 1933, était inattendu. Et pourtant, il n’y avait personne d’autre en Allemagne qui pouvait réagir aussi rapidement, clairement et prophétiquement à la lente destruction des principes civiques. Dans plusieurs poèmes, elle fut capable de mettre en mots ce qui devait être dit sur les maux de cette époque mais elle était incapable de l’exprimer publiquement. Le poème de Kolmar présente les caractéristiques d’un appel pour tenter de libérer ses amis juifs allemands de leur propension à l’autodestruction par l’assimilation.

Mots clés : Kolmar, poésie, Allemagne 1933, juifs allemands, assimilation.

In the cycle of poems “Das Wort der Stummen” [The word of the mutes] of the German-Jewish poet Gertrud Kolmar appears to be unusual in many respects. For one who normally writes poems about nature, her critical poems pertaining to the political upheaval in Germany in 1933 was not expected. On top of that there was no other person in Germany who could react so quickly, clearly and prophetically to the slow destruction of the civic norms. In several poems, she was able to put into words that was necessary to be said about the evils of the time but was unable to express in public. Kolmar’s poems has the characteristics of an appeal when she tried to liberate her fellow German Jews from the self-desructive tendencies of assimilation.

Key words : Kolmar, poetry, Germany 1933, german Jews, assimilation.